CITATION(alpha @ Nov 22 2007, 11:49 AM) [snapback]414580[/snapback]

T'en ferais pas un peu trop là

Imagine, s'il te plait, un feu de cheminée devant lequel nous sommes calés dans des fauteuils convenables. Nous venons de finir un repas qui a débuté par deux douzaines par convive de Marenne N°3 (l'homme est insaoulable qui s'est procuré ce plaisir). De petits verres de mirabelle de Lorraine circulent vivement, et je te réponds :
Bien sûr, évidemment, que j'en fais un peu trop, c'est un choix. Etaler sa science présente deux avantages palpables. D'une part être agaçant (une faiblesse) et ridicule (l'autodérision est une vertu qui ne saurait être assez travaillée) et d'autre part permettre à tout un chacun de picorer quelques connaissances bien contrôlées. Ce sont les raisons pour lesquelles je vérifie soigneusement les supports de ma ridiculerie (

), afin de la rendre au moins aussi profitable qu'agaçante. L'agacement disparaît rapidement chez le lecteur, le profitable lui reste. J'aime que l'on soit précis jusqu'à la maniaquerie dans le vocabulaire afin d'accéder un jour à l'immense liberté d'en jouer. Il faut aussi faire preuve de mesure et ne pas céder à des pulsions qui seraient plus agaçantes qu'utiles. Tu ne me crois pas ? Combien de fois ais-je lu sur ce forum des énormités du genre "...poupées en bois de cervidé, renne ou cerf..." il faut alors de la mesure pour ne pas beugler comme un goret pédant "le renne n'est pas un cervidé !", et assumer une grande lâcheté qui est de laisser l'auteur de l'énormité se rendre ridicule s'il la profère à nouveau devant de vrais savants. Je ne suis que compassion pour l'inculture (et la mienne au premier chef, c'est pourquoi je m'efforce de lire et lire encore) et faiblesse, pour mon penchant à l'agacerie et à la mirabelle.
Le feu nous brûle un peu, la digestion nous charge de mansuétude, l'alcool nous libère et la chimie de l'huitre nous permet d'accéder à l'acuité sensible. Nous nous reservons et je poursuis, si tu m'y autorise :
La précieuse image employée par Michel Serre situe exactement le propos. Il a coutume de comparer l'ensemble des connaissances de chacun à une sphère, d'autant plus développée que la personne est savante. La surface de la sphère est le point de contact entre le connu et l'inconnu. Puis il précise, cet agaçant, ce monstrueux utile, que plus la sphère est considérable, plus sa surface de contact avec l'inconnu est grande et que donc nous avons alors accès à un plus grand nombre de questions, plus complexes, plus fascinantes. Nous prenons conscience de l'étendue, toujours repoussée, de ce qu'il reste à savoir. Mais ces questions seront d'autant plus abordables que le contenu de la sphère est précis, étoffé, ordonné, vérifié donc fiable. Ca commence par savoir que les bois des cervidés et rangidés ne sont pas de la corne, que la matière n'a pas la même construction biologique, pas les mêmes propriété mécaniques, et cela continue naturellement par la connaissance de la nomenclature des ramures. Il n'est pas question d'en faire trop - rien n'est accessoire - mais d'en faire plus, à moins de se satisfaire d'une sphère de la taille d'un ballon de foot-ball, à moitié remplie d'ombre.
Me recalant dans mon fauteil, j'aimerais énormément que tu poursuive ...
Alors, c'est quand que tu viens avec Pedro faire un tour dans le "lointain Ouest" ? Go West, old man !